En quelques jours deux évènements concomitants (j’aime bien ce mot, concomitant et je vais être amené à le répéter plusieurs fois sous différentes formes). Dans l’un, un jeune Youtubeur populaire s’est lancé un défi, un dépassement de soi, créant un événement unique (au point d’énerver tant les défenseurs de l’environnement que l’écosystème cinéma français qui râle sur le respect de la chronologie des médias, mais c’est un autre débat). Dans l’autre, un multimilliardaire multi-accompli loue une salle de spectacle renommée à un autre milliardaire pour une soirée de stand-up dans lequel il se joue de lui-même, le tout dans le cadre de la sortie de son livre.
Dans l’un, plusieurs critiques, certaines peuvent être justifiées, d’autres moins.
Un recours à la technologie (des bouteilles d’oxygènes pour facilité l’ascension, expliqueront les professionnels de la profession), ce que certains peuvent appeler un faux exploit solitaire (les sherpas jouent un rôle prépondérant dans cette expédition), un poil trop nombrilistes (après tout, ne serait-ce qu’une version longue d’un vlog dira certains), une leçon sur le dépassement de soi (et ses limites : l’accès à l’Everest est très réglementé, les prix des permis sont prohibitifs pour éviter le tourisme de masse (ce que le film risque de créer selon certains) et ce prix vient agir aussi comme un filtre pour monsieur toulemonde qui demain voudrait choisir de se mesurer aux massifs himalayens plutôt qu’à la file d’attente d’achat du pass Navigo chaque premier du mois, versant peut-être dans la leçon de vie de coaching facile quand il s’agit de parler du danger de refuser d’abandonner pour se confronter à l’échec : facile sur le papier mais plus complexe quand on est au milieu de l’océan ou à 6000 mètres d’altitude .)
Dans l’autre, une autre sortie de la zone de confort mais très bien encadrée, dans une salle loué à un autre ami milliardaire qui se joue à guichet fermé et devant un public acquis où dirigeants de filiales (parfois rivales mais toujours en bonne camaraderie), de capitaines d’industries et de quelques curieux, de ceux qui rêvent d’un avenir meilleur, mais tous venus applaudir l’homme à tout rompre et vanter l’incroyable tour de force : la sortie prodigieuse d’un super riche en basket et en jean en dehors de sa zone de confort (et pour la vente d’un livre, on a la promotion qu’on peut). Oui il a connu les échecs (on ne devient pas milliardaire sans faire grincer des dents certains juges et provoquer des jalousies), il a connu la prison, la rumeur, les négociations qui tombent à plat, mais il vante aussi l’aspect « barge » de l’entrepreneur comme un Elon Musk (Musk n’est pas juste barge, mais l’homme le plus riches du monde à la tête des principaux réseaux sociaux de la planète et qui s’en sert pour diffuser sa propagande personnelle dans le but de déstabiliser l’élection principale d’une des plus grandes démocraties au monde. Ah et de temps en temps il lance aussi une fusée dans l’espace – ou parfois une voiture. Il y a barge et criminellement barge pour la santé mentale de 10 milliards de personnes.).
Et puis il l’affirme : il est le plus gros losers au monde. Une affirmation pour laquelle il mériterait d’être traînée en justice par moi et plusieurs centaines de millions de personnes qui à un moment ou un autre se sont disputés (âprement) et ont même conservé (difficilement) le titre de plus grands losers au monde. Personnellement je ne connais pas beaucoup de losers avec un compte en banque à 10 chiffres et qui doivent recevoir dans leur boîte mail chaque jour des milliers de demandes de conseils pour ne pas planter sa start-up ( car Xavier Niel a cela qu’il lit TOUS ses mails, il n’a pas donc pas de vie, il passe sa vie devant son écran au lieu de profiter et d’aller escalader l’Everest qui est pourtant là sous son nez : c’est donc un loser. Mais pas le plus gros des losers.)
Mon tout est ce qui pourrait passer comme le symbolisme de notre époque, d’une certaine hypocrisie, d’un énième discours de bienveillance, de coaching de vie, de dépassement de soi, de quand on veut on peut, de sortir de sa zone de confort, de se confronter. Mais comment se confronter quand on n’a rien ? Quand le seul horizon qui reste est la pointeuse du lendemain matin. C’est aussi oublier (volontairement?) certains détails. Que l’accès à l’Everest est très encadré, que les permis d’accès sont très chers et désormais délivrés au compte-goutte en raison du surtourisme et du nombre de cadavres sur la montagne. Quant à la location de l’Olympia, elle pourrait passer pour presque plus accessible mais là aussi attention, il faudra compter environ 50 000 euros et tenir compte d’un planning très serré : seulement 25 dates sur 300 peuvent être privatisables.
Il faut donc avoir les moyens de sa zone d’inconfort.
