Cher monsieur Philippe Labro,
Je vous écris car nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, voilà des années.
Voilà presque vingt ans, nous partagions les mêmes couloirs, les mêmes plateaux télévisés dans la tour Bolloré, à Puteaux. Vous étiez animateur d’une chaîne que vous aviez contribué à créer aux côtés de votre ami Vincent Bolloré. Moi, je n’étais qu’un simple vidéographiste et photographe. Je connaissais votre pedigree, mais très succinctement. Je vous écoutais parler de votre jeunesse américaine. Je me souvenais surtout du timbre de votre voix sur RTL. Vous étiez le second patron de Direct8, juste derrière Vincent. Mais pour beaucoup, vous étiez le vrai patron, le boss, celui qu’on écoute avec déférence.
Puis les années ont passé.
Un jour, un scandale a éclaté. Une émission supprimée, sur un sujet qui déplaisait. On y parlait des femmes du président, anciennes et actuelles. Sur l’instant, il y eut débat : on parlait pour la première fois du retour de la censure à la télévision. Mais ce n’était pas une télé publique, c’était un groupe privé et le patron avait le droit de gérer cela comme il l’entendait.
Mais il y a eu des remous, des enquêtes. La version officielle parlait d’une “panne subite de l’émetteur ou de la régie de diffusion”. Mais certains ont parlé. Les invités déprogrammés n’ont jamais cru à cette version parce qu’on ne les a jamais invités pour l’émission en question, qui aurait pu être reprogrammée à une autre date. Et en interne, certains ont parlé aux médias, appuyant les rumeurs de censure interne sur un sujet qui ne plaisait pas du tout, mais alors pas du tout, en haut lieu.
Mais personne ne vous a entendu lever la voix…
Ou plutôt si, une fois.
Nous étions en septembre 2008, quelques mois après le début de l’affaire. Lors de la conférence de rentrée de la chaîne, un journaliste a posé la question qui fâche. Quelle était la position officielle de la chaîne sur cette histoire de censure ? Et, passablement énervé, vous avez pris le micro, sans attendre. Vous avez répété qu’il s’agissait d’une simple et banale panne technique, et qu’en outre vous aviez la plus ancienne carte de presse de toute la Tour Bolloré. Dans l’intervalle, l’émission avait été supprimée, remplacée par une série TV et les équipes dispersée. Il fallait dès lors un sacré toupet pour remettre ainsi en cause votre parole. Et vous avez ainsi clos le débat.
Moi, j’assistais en spectateur, et tout d’un coup, le respect que j’avais pour vous s’est effondré. J’avais une très haute estime de vous. Je me souviens encore de vos mots lors d’un pot de départ de Direct8 de Thomas Sotto, en septembre 2005 (moins de 3 mois après le début de la chaîne). Vous citiez Lazareff : “il n’y a pas de grands ou de petits reportages. Il n’y a que le reportage”. Vous étiez le journaliste que nous voulions être, avec cette classe, ce style et cette culture.
Et là, tout d’un coup, la compromission ? Mais pourquoi, monsieur Labro ?
On pourrait penser qu’elle fut tout à fait accidentelle. Quelles informations vous a-t-on fait remonter ? Ou alors était-ce le poids de l’amitié avec votre ami Vincent Bolloré, qui avait su vous aider quand vous aviez traversé une mauvaise passe au sortir de votre dépression, où beaucoup de portes étaient restées fermées. C’était une amitié sincère. Aujourd’hui, on attaquait cet ami, et vous le défendiez.
Mais ce ne fut pas la première compromission, ni la dernière, mais elle reste emblématique de la suite de votre carrière.
Au-delà du fait même de cette censure, il reste que vous avez été très silencieux.
Silencieux sur l’éviction des journalistes de l’émission censurée (à l’époque de la conférence, l’émission avait déjà été supprimée, les deux animateurs journalistes avaient été placardisés et leur assistant, ancien stagiaire qui venait tout juste d’être titularisé, avait vu son contrat cassé et avait été renvoyé dans ses pénates, dans le Nord), silencieux sur l’arrivée de Morandini sur i-Télé. Silencieux durant les longs jours de grève d’i-Télé où plus d’une centaine de journalistes sont partis. Silencieux après les grèves du JDD, de Paris Match et enfin d’Europe 1. Silencieux sur les reportages censurés, sur la reprise en main, d’une main de fer, à Canal Plus. Après tout, le patron n’avait-il pas dit “qu’il n’y avait rien de personnel” ? Un silence pesant, qui valait consentement de la plus grande entreprise de démantèlement de la presse française qui se mettait au service d’une idéologie politique d’extrême droite. Et vous n’avez rien dit.
Mais tout a une fin. L’ARCOM, lassée des dérapages de votre chaîne, C8, ou tout du moins d’un animateur qui cumulait amendes et réclamations, n’a pas renouvelé la fréquence de la chaîne, de votre chaîne, à quelques mois de son vingtième anniversaire. Dans les interviews, vous reviendrez une dernière fois en soutien à votre grand ami, clamant que jamais dans l’histoire de la télévision française on n’avait fermé de force une chaîne de télé. Mais c’était oublier que l’ARCOM n’a jamais ordonné de fermeture. C’est votre grand ami qui a pris cette décision. C8 aurait pu continuer d’exister. Mais il a fait un pari, un pari stupide : menacer de fermeture si on ne lui rendait pas sa fréquence. Et il a perdu.
Ce silence est très coupable de votre part.
Car, quand on regarde votre carrière, vous aviez cet amour du journalisme, des faits, de l’impartialité, du travail du journaliste. Où était ce journaliste quand vos collègues et confrères d’i-Télé, du JDD ou d’Europe 1 appelaient à l’aide ? Quand les magazines de reportages furent supprimés, quand les Guignols furent liquidés et le Zapping effacé. Quand Sébastien Thoen fut licencié, avant que d’autres, ayant pris sa défense, ne soient renvoyés à leur tour. Où étiez-vous ? Avez-vous pu croiser leur regard un jour ou simplement discuter avec les grévistes ? J’aurais aimé discuter avec vous de cette symbolique si particulière, de vous qui étiez devenu une caution journalistique, un argument de masse. Si Philippe Labro ne dit rien, c’est qu’au fond, ce n’est pas bien grave. Et il a la plus vieille carte de presse de la tour, alors pourquoi se poser des questions ?
Hélas, nous n’aurons pas l’occasion d’en discuter, jamais.
Et votre disparition soudaine et brutale m’a soudainement rappelé toutes ces questions, cette interrogation persistante : pourquoi vous n’avez rien dit, pourquoi vous avez laissé faire ? Pourquoi vous vous êtes assis sur la déontologie, le respect du métier que vous aimiez par-dessus tout ? Était-ce l’âge ? Ou simplement que ce n’était plus votre combat ? La peur de perdre votre statut, de vous retrouver un peu plus isolé alors que la maladie apparaissait à l’horizon ? Un simple mot de votre part et tout ceci n’aurait peut-être jamais eu lieu. Vous auriez pu avoir l’oreille de Vincent. Il vous aurait écouté sans nul doute. Et imaginons le plus fou : vous auriez pu enrôler dans la danse Alain Minc, son autre conseiller de l’ombre. Quel spectacle cela aurait été !
Cette prise de parole de 2008, votre réponse, je me suis toujours demandé pourquoi, et j’avoue je vous en veux encore un peu aujourd’hui. Je regrette de ne pas avoir pris mon courage à deux mains pour venir vous en parler plus tôt.
Ou si, pire que tout, tout cela n’avait pas été une grande comédie, depuis le début. Si, tout simplement, vous n’aviez joué qu’à être un journaliste sans jamais en épouser les codes et la déontologie, comme un acteur qui joue la comédie, comme un mannequin qui cherche une reconversion. Dans un grand costume griffé, la chevalière bleue au poing, tout était illusion. Je n’ai pas envie de penser cela. Peut-être, tout simplement, que vous ne saviez pas quoi faire, et que, de toute façon, Vincent ne vous aurait pas écouté, et qu’à plus de 80 ans, qui aurait voulu de vous, par ailleurs ?
Peut-être aussi que vous seriez devenu un héros.
Vous seriez devenu cette voix qui nous a manqué à ce moment pour renverser la marée. Nul doute que votre voix aurait été entendue. Imaginez les grands titres :
Conflit à i-Télé : Philippe Labro s’oppose à Vincent Bolloré.
Philippe Labro licencié de Direct8 et Canal Plus.
Philippe Labro prend officiellement position contre la censure de Vincent Bolloré.
Suppression du Zapping : Labro démissionne de son poste de C8.
Enquête Off Investigation : Philippe Labro révèle les liens de Vincent Bolloré avec les banques accusées.
Bien sûr, dans ce geste, vous auriez brûlé beaucoup de ponts, de liens. Et qu’à la fin, vous auriez perdu des revenus confortables, une audience hebdomadaire à la télé. Dans le pire des cas, vous auriez dû revendre votre superbe bureau avenue Paul-Doumer.
Dans le meilleur des cas, nous aurions gagné Philippe Labro.
Photo Philippe Labro sur le plateau de Direct 8 (copyright Sebastien Liebus)
