Au moins de juin 2025, Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, avait expliqué lors d’une chronique sur Europe 1, études psychologiques rigoureuses à l’appui, que pour être heureux il fallait être de droite.

Les gens de gauche seraient ainsi plus fragiles, plus enclins à l’empathie, toujours selon ces mêmes études rigoureuses. De même, la gauche aurait tendance à attirer en priorité les personnes souffrant de névroses.

Pour Eugénie Bastié, l’homme de gauche est un homme en proie à de perpétuelles souffrances, un homme qui se sent persécuté, voit des discriminations partout et le racisme systémique qui lui est insupportable lui rendrait la vie insupportable. Sa journée ne serait qu’une succession de micro scandalisations qui l’amèneraient sans nul doute vers une lente mais définitive dépression nerveuse. Un épuisement mental permanent, des batailles de tous les jours, des luttes incessantes et dramatiques (l’homme de droite, lui, ne voit rien de tout ça). Résumons cela à une très grosse charge mentale qui peut mener au burn-out permanent (ceci dit, le burn-out militant est quelque chose de très actuel et documenté. Et la multiplication de combats parfois sur des détails du quotidien qui peut confiner à l’absurde, la BBC en a même fait un sketch très drôle qui rappelle qu’il faut savoir choisir ses causes et ne pas se disperser au risque d’y perdre vraiment sa santé mentale). 

Si vous avez survécu au paragraphe précédent : en gros, pour être heureux, fermons les yeux et soyons de droite. 

Je ne suis pas ici pour analyser le travail ou les écrits de Jordan Peterson et ses travaux que l’émergence de la gauche radicale qu’il rendrait responsable de la montée de l’Alt-Right. Mais c’est une chose de combattre les gens avec lesquels on n’est pas d’accord. Il est une autre chose de les combattre en les résumant à des personnes atteintes de troubles mentaux lourds. C’est ce que fait une partie de la presse conservatrice depuis des années. 

Car Eugénie Bastié va plus loin. Dans sa chronique, elle dit :

“On peut se dire qu’être de gauche rend dépressif, mais aussi qu’être dépressif rend de gauche”.

On appréciera la saillie en plein année de la santé mentale et de résumer ainsi l’engagement politique à un syndrome mental. La journaliste enfonce le clou :

En gros, la gauche recruterait davantage chez les gens névrosés et anxieux”.

Ici la journaliste du Figaro fait elle des termes qui tournent depuis des mois, voire des années, sur les réseaux sociaux surtout sur X et qui résument en un terme : le gauchisme est une maladie mentale. Des propos sans doute bien aidés par les écrits de Peterson.

Faisons ici un petit interlude : X, anciennement Twitter est un microcosme passionnant où les comptes trolls à vocation politique pullulent avec plus ou moins de succès. Durant la campagne présidentielle de 2012, certains comptes sont apparus, labellisés “Madame Michu”, “Monsieur Michu”. Des comptes, rattachés à la campagne de Nicolas Sarkozy, qui se voulaient être les hérauts, les porte-paroles d’une France moyenne, d’une majorité silencieuse si chère à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Un milieu qui était très actif mais qui s’est fracassé sur la réalité du résultat du second tour de la présidentielle. Mais ces comptes ont, en quelque sorte, survécu. Aujourd’hui, un autre genre de comptes “troll” est apparu, plus direct, maniant avec plus de facilité et d’agilité les réseaux sociaux et dédiés exclusivement à un combat : le racisme sous toutes ses formes.

Aujourd’hui, grâce à Musk, ces comptes sont basés avant tout sur l’engagement de leur communauté très soudée (X reverse désormais un montant calculé sur l’engagement des posts : plus un post à un engagement, plus le pourcentage sera élevé. D’où une course à l’engagement, au clic.) Certains comptes d’information se vantent de d’obtenir plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois. Car évidemment propulsé par un algorithme qui va mettre en avant ce genre de compte dans votre colonne “Pour vous”. Cette colonne, soyons honnête,  c’est la déchetterie de X. 

Revenons à nos petits comptes trolls.

Ils sont très mobiles, très populaires. Ils axent leur communication sur des memes, des blagues, surfent sur la moindre trend qui résume à “tout le monde sait”. Ils ne s’adresse plus à “la majorité silencieuse”. Ils utilisent au maximum la technologie, ont recours systématiquement à l’IA pour des vidéos, des montages grotesques, des pseudos caricatures. Ils visent une communauté jeune, connectée. Et ils ont une cible. En somme, l’étranger, principalement musulman, nord-africain, est responsable de tout, tout le monde le sait. Au-delà de l’aspect comique des codes utilisés, le fond reste le même : du racisme de bas étage, du niveau des saillies d’un Jean-Marie Le Pen en fin de repas. Loin de moi l’idée d’imaginer qu’une journaliste talentueuse comme Eugénie Bastié oserait se rabaisser à un tel échange avec pareilles idéologies nauséeuses. 

Plus récemment, ce sont eux qui ont lancé le fameux mouvement « C’est Nicolas qui paie ».

C’est sur ces comptes là que ce terme de “le gauchisme est une maladie mentale” est né, et répété comme un slogan. Mais d’où vient-il vraiment ? J’ai d’abord aussi vu ce terme tourner sur des forums internet il y a plus vingt ans. Aujourd’hui, on ne va plus chercher dans le débat d’idée : il suffit de qualifier son adversaire politique de malade mental et le tour est joué. Et c’est précisément à ce terme là que Eugénie Bastié fait référence. Mais Eugénie Bastié n’a pas fait que cela. Non. Sur son compte X, elle a fait explicitement référence à un compte X très connu pour ses memes racistes, comme s’il s’agissait d’une petite blague entre camarades du même monde politique, une reconnaissance tacite.

Parce qu’aujourd’hui, le racisme est une expression comme une autre. Il est un peu inquiétant qu’une journaliste aussi talentueuse et émérite qu’elle s’abaisse à ce genre de pratiques comme si de rien n’était et relaye ainsi une parole raciste et xénophobe comme on échange des memes entre amis. Je connais le parcours d’Eugenie Bastié, son évolution météoritique, de “Causeur” au Figaro, journal prestigieux d’une droite républicaine, certes conservatrice mais républicaine (sauf quand ce journal décide de faire la course avec le reste de la presse d’extrême-droite, alors à ce moment, il n’y a plus grand chose de républicain).

Derrière le trait “d’humour”, il y a une volonté constante de disqualifier la parole de gauche, l’engagement dans le progressisme en le résumant une simple tare mentale ou une maladie. C’est une petite musique qui a commencé comme une blague sur un réseau social, et qui aujourd’hui se voit répétée à l’antenne comme une vérité générale, propulsée au travers d’une petite chronique anodine qui vient nous expliquer que pour vivre heureux, il ne faut pas être empathique, ni de gauche.

Au passage, dans sa chronique, Eugénie Bastié forge un nouveau mot : gauche identitaire. Comme un dangereux groupe radicalisé.

A cours d’idées, de pensées, la droite conservatrice a décidé de sortir ce qu’elle pense l’arme nucléaire pour tuer le débat : les gauchistes sont des malades mentaux qu’il faut interner. 

Jadis, on se combattait sur des idées. Je n’ai pas le souvenir qu’en France (parce que aux Etats-Unis, Trump fait cela tous les soirs) qu’une personnalité de gauche en soit venue à prétendre que son adversaire de droite souffre d’un retard mental ou que son système de pensée et son engagement politique situé à droite aurait une conséquence sur sa vision du monde et que dès lors, il ne serait pas à même de gérer les affaire du pays. Est-ce que lors du prochain débat à la présidentielle, un des deux candidats osera-t-il dire qu’il n’a pas de pensées de gauche ou qu’il n’est pas de gauche pour éviter de montrer une fragilité mentale ? 

La mort de Kirk a relancé le débat, avec une violence de la gauche. D’ailleurs, on regardera le glissement sémantique et linguistique au fil des années. Jadis, quand on voulait insulter quelqu’un pour ses idées jugées bien trop progressistes et utopistes on disait de quelqu’un qu’il était un “gauchiasse”. Puis avec le temps, ce terme a été remplacé par“Gauchiste”. Maintenant, on dit se contente de dire que quelqu’un est de “gauche”. (ou un connard de gauche). Le petit suffixe a disparu. Mais l’insulte reste la même. Aujourd’hui, être de gauche est une tare pour certains. La moindre pensée de gauche peut être vue comme une menace et le début d’une pente glissante.

Eugénie Bastié, toujours dans cette même chronique de juin dernier, recommande de fermer les yeux sur tout, de ne plus regarder ce monde qui brûle, qui coule, qui meurt. Elle a sa recette : ne plus se nourrir que de gratitude, apprécier le monde tel qu’il est et ne pas chercher à le changer, se réjouir de son état, ne pas ressentir d’inquiétude, de paranoïa ou une forme de  pensée radicale pour changer ce qui ne fonctionnerait pas. Parce que, de base, tout fonctionne très bien, elle a elle-même vérifié, fact-checké, tout va bien. Le patriarcat est plein de gratitude quand on le regarde du bon côté. De même, le racisme peut être plein de gratitude si on y met un peu du sien. Le dérèglement climatique, les guerres, les inégalités économiques, sont autant de possibilités illimitées de gratitude. 

S’il y a un problème, c’est vraisemblablement dans la tête des gauchiste qu’il faut le chercher et le trouver.

Et l’empathie là dedans ? 

Il y a quelques mois Musk, au micro de Joe Rogan disait 

“La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie”.

Au même moment, une élue républicaine répondant aux interrogations légitimes sur les risques pour la santé des plus faibles que faisait courir la suppression de l’accès à MEDICARE disait :

“Tout le monde meurt un jour”.

Durant le confinement, certains n’hésitaient pas à dire que peu importe le nombre de décès, la maladie ne toucherait que les plus faibles et qu’il s’agissait là d’une sorte de Darwinisme naturel et un fantasme humide libertarien.

Ce à quoi on répondra par la citation de Hannah Arendt

“La mort de l’empathie humaine est l’un des signes les plus précoces et les plus révélateurs d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie”.

Même si Arendt reste prudente sur le recours à l’empathie : elle l’accusait des excès sanglants de la révolution française. 

C’est sans doute un péché cruel de naïveté de ma part, mais je pense qu’il y a sans doute un juste milieu dans l’empathie à trouver, tout comme il y a un juste milieu dans le rejet des idées de gauche quand on est de droite et qu’on navigue sur un jet ski à pleine vitesse et sans radar sur son océan de gratitude. 

Mais cela ne s’arrête pas là.

Parce qu’outre la gauche ou le gauchisme, ou le militantisme sous toutes ses formes, ces gens-là détestent le travail intellectuel et avant tout, la sociologie. Depuis des mois, les comptes X de trolls libertariens, et même d’éditorialistes en goguettes demandent qu’on ferme des classes de sociologie, qu’on définance (le nouveau mot dans la bouche des ultra libertariens : définancer, c’est beau, c’est imagé, on ne ferme pas des classes, c’est trop violent et direct, on fait quelque chose de plus vicieux mais tout aussi efficace : on DÉFINANCE.) 

Dernier épisode en date, toujours sur Europe 1, Samuel Fitoussi reprend le bâton de pèlerin de Bastié et nous dit que les études de sociologie sont matrixées par le wokisme : la sociologie est un danger pour la santé mentale. 

Arrêtons nous un instant sur ses propos parce que c’est fantastique :

On explique aux femmes qu’elles vivent dans un monde patriarcal, où une misogynie rampante les privera des positions auxquelles elles devraient accéder. 

On dit aux minorités ethniques qu’ils habitent dans des société structurées par le racisme, on leur affirme que les offenses sont omniprésentes, que les vestiges de la colonisation sont partout.

On raconte aux étudiants atypiques qu’ils sont peut-être nés dans le mauvais corps, et qu’une société hétéronormée les a empêchés de vivre leur transidentité comme ils auraient dû la vivre.

On explique aux hommes que leur masculinité est par essence toxique et problématique.

Et on explique à chaque étudiant qu’il est membre de la civilisation la plus prédatrice de l’histoire de l’humanité, coupable de détruire la planète et de saccager des écosystèmes.

Tout cela, évidemment, n’est pas de nature à épanouir.

Plus tard, par un raccourci génial, il nous dit que selon un sondage, les étudiants de gauche sont dépressifs. Mais pas les étudiants de droite… Pourquoi ? A cause de tout ce qu’ils apprennent en fac de socio. 

Et Fitoussi de plaider logiquement pour fermer toutes ces facs qui servent à rien, qui coûtent cher et dont il y a peu de débouchés et par ricochet, plus personne n’entendra ce genres d’études inutiles sur les discriminations et inégalités et LOGIQUEMENT, tout le monde sera vachement plus rempli de gratitude.

Autre partie du discours : il y a trop de sociologues, on sait plus où les mettre. Et le classique : la sociologie est un nid à wokistes. Voilà le nœud du problème. Comme le dit la définition sur le site de l’université de sociologie de Montréal :

la sociologie est l’étude des relations, actions et représentations sociales par lesquelles se constituent les sociétés. Elle vise à comprendre comment les sociétés fonctionnent et se transforment. Elle s’intéresse aux rapports individus-société.

Et la sociologie est assez bien placée pour constater quand une société gérée par un certain type de gouvernement peut créer des discriminations, des inégalités. C’est intéressant de voir soudainement un certain type d’éditorialistes politiques rangés d’un certain côté politique cibler spécifiquement un cursus universitaire qui est justement là pour montrer du doigt les conséquences au quotidien des actes et de la politique en question.

Il y a dans cette frange de pensée une réelle haine du sociologue et des études de sociologie. Je ne serai même pas surpris que ce genre de discours prenne de l’ampleur dans les mois et années à venir avec des discours de plus en plus à charge et que les sociologues se retrouvent mis au banc de la société et accusés de toutes les dérives possibles et imaginables. Et il y aura derrière le geste politique, l’acte politique. Fitoussi l’appelle de ses mots : il faut définancer les études sociologiques, fermer les facs.

Et cela ne s’arrêtera pas là.

Avec l’arrivée de l’IA générative, ces gens là demanderont qu’on définance aussi les arts plastiques parce que pourquoi les Français devraient payer des formations artistiques quand il y a des merveilles d’IA génératives ? Les techbros n’ont pas dépensé des millions de dollars pour que vous continuiez à jouer avec votre pinceau. Le gouvernement n’a pas investi des bazillions d’euros dans la construction d’immenses data centers pour rien. Et il y a aussi la culture, les actrices, les acteurs, tout ce qui peut porter une voix politique, une expression critique, tout cela est et sera prochainement ciblé.

Là aussi, il suffit de lire les réactions de certains sur l’apparition d’une actrice entièrement IA.

« Au moins, celle-ci, on ne sera pas obligé d’écouter ses prises de positions politiques ou morales »

Et si on ferme ces départements, il n’y aura plus de sociologues pour réfléchir dans quelle société nous vivons. Dès lors, ces inégalités n’existeront plus. Et aussi les conséquences : les gens ne seront plus en colère ou déprimés parce qu’on leur a dit qu’ils vivaient des discriminations ou des inégalités. Tout le monde ira tellement mieux. L’ignorance est la force. 

C’est exactement ça dont les technofascistes ne veulent pas : qu’on analyse les sociétés et que les gens comprennent dans quelle société ils évoluent. Et plutôt de dire que c’est la société qui va mal, et que tout part en vrille, et que c’est l’ultra capitalisme, l’illibéralisme qui détruit la santé mentale des gens, on est en train de pointer du doigt les personnes qui disent pourquoi cette société part en sucettes et qui pointent aussi le responsable : l’ultra libéralisme et le technofascisme. 

Inversion de culpabilité.

Mais c’est plus facile d’agir contre une des manifestations qui luttent contre le technofascisme, l’illibéralisme surtout quand ce sont eux qui régalent. C’est confondre cause et conséquences. Et ce n’est pas en supprimant des études qui mettent en évidence les discriminations qu’on va supprimer l’existence des discriminations (ou tout du moins leur ressenti). Mais pour les ultra libertariens, c’est un bon début. Circulez, y’a rien à voir et soyez heureux. Mais vivre dans le déni permanent et tenter de museler les gens, leur interdire d’analyser leur société, cela ne finira pas forcément très bien. Trump le fait déjà aux Etats-Unis en banissant l’utilisations de milliers de mots qu’ils jugent contraire à sa politique.

On serait tenté de dire, la satire, prochaine cible ? Mais ça sera pour une autre fois.

Autre suite de ce mouvement, hier, Musk annonçait mettre en place un concurrent à Wikipedia, pour vider le trafic du site (et donc, de financement). Selon lui, Wikipedia est trop woke ; il faut dire que Grok puise ses infos dans Wiki, et le narratif de Wiki ne plaît pas à Musk, par exemple dire que le 6 janvier était un coup d’Etat, ça ne lui plaît pas. Donc il va créer son site encyclopédique qui dira donc que le 6 janvier était un grand rassemblement patriotique, que l’esclavage est un moindre mal et que c’est l’Ukraine qui a commencé la guerre. Voilà où on en est. 

Le souci, c’est qu’il y a encore des facs, des enseignants, des études, des livres qui sont publiés, et ces livres, ces profs, ces études sont autant de cailloux dans les chaussures des technofascistes qui essaient de remodeler notre quotidien. Mais pour combien de temps ? Combien de temps avant le grand définancement de plusieurs filières parce que pas assez rentables et que la sociologie a radicalisé plus d’un antifa. Aujourd’hui ce sont des mots sur une radio privée. Mais demain, interdira-t-on la sociologie ? 

La sociologie sera-t-elle considérée comme une maladie mentale ?

addendum : J’avais écris ce texte avant la mort de Charlie Kirk. Je l’ai laissé dans un coin. Au moment de sa mort, plusieurs phrases qu’il avait prononcées sont revenues, dont le fameux “l’empathie est une faiblesse” et “je préfère l’expression de la sympathie à celle de l’empathie”

citation du mois

« C’est exactement ce que je voulais faire »

~ L’auteur, après avoir fait l’exact contraire de ce qu’il voulait faire